jeudi 3 septembre 2026

France : rompre la béquille des dons privés

 France : rompre la béquille des dons privés

Bernard Conte

Talence le 03/09/2026

 Introduction

À l’instar de nombreux pays, la France se trouve sous l’emprise d’un système d’exploitation de domination et de contrôle piloté par l’État profond[i] (ou le gouvernement profond) au confluent d’un type de capitalisme associé à une forme particulière de pseudo-démocratie.

 Capitalisme de « copinage » et démocratie des « coquins »

Le système repose sur une combinaison de capitalisme et de démocratie. D’une part, le capitalisme de « copinage » organise la collusion entre acteurs privés et acteurs publics en vue de créer et d’accaparer des rentes. D’autre part, la pseudo-démocratie[ii] caractérisée par un bipartisme de « connivence » a pour but de « forcer » l’adhésion des masses populaires et des classes moyennes au système. Capitalisme de copinage et pseudo-démocratie sont intimement imbriqués et pilotés par l’État profond[iii].

 La crise économique et sociale menace le système

Depuis une dizaine d’années, la crise économique et sociale s’accentue. Le défaut de croissance menace la distribution de rente car le gâteau à partager ne grandit plus, voire se rétrécit. Dans ce contexte, il devient de plus en plus difficile pour les gouvernants de satisfaire les exigences de leurs sponsors (suzerains) tout en maintenant la paix sociale. En effet, les impératifs de la distribution de rente aux sponsors impliquent notamment la mise en œuvre de politiques de rigueur salariale, d’augmentation de la fiscalité pour les classes moyennes et inférieures, de privatisation d’entreprises et de secteurs publics rentables[iv] 

 La contestation monte mais reste inefficace

Le mécontentement et la contestation montent mais rien ne change car les mouvements contestataires sont durement réprimés et l’opinion publique largement manipulée. Le système est verrouillé par la pseudo-démocratie du bipartisme de connivence[v]. Nombreux sont ceux qui proposent de réformer le fonctionnement de la démocratie. Changer la Constitution, reconnaître le vote blanc, tirer au sort les représentants, exiger un mandat unique… sont de bonnes idées qui n’ont aucune chance d’être mises en œuvre par ceux qui seraient menacés par ces mesures. Dans le cadre institutionnel actuel, il est vain d’espérer une refondation. La table rase apparaît comme le seul espoir mais sa réalisation comporte des risques que la majorité refuse d’assumer dans la réalité (les réseaux sociaux n’étant que des exutoires sans réel danger pour le système).

 Pour une révolution non violente, au moins au départ

L’expérience montre que les manifestations de masse (retraites en 2010, gilets jaunes en 2018, mouvement des agriculteurs en 2024), les pétitions, le vote (référendum sur l’Europe en 2005)… restent sans effets et peu de gens sont prêts à descendre dans la rue les armes à la main ou encore à manifester violemment.

Néanmoins, la nécessité du changement implique une réflexion sur l’utilisation des degrés de liberté existant encore pour la population. Du fait du flicage, de l’état d’urgence, de l’apathie, du consumérisme… les marges de manœuvre se réduisent toujours plus.

 Les béquilles sont indispensables au fonctionnement du système

Il subsiste certains domaines dans lesquels des actions sont susceptibles d’insérer des grains de sable dans les rouages bien huilés du système et conduire à sa paralysie, prélude à sa refondation.

En dépit de la crise, de la dégradation du pouvoir d’achat, des conditions de vie… le système continue à fonctionner, tant bien que mal, grâce à la générosité populaire : dons privés (financement additionnel pour l’État), travail gratuit (bénévolat)… constituent des béquilles indispensables à la bonne marche du système.

La suppression de ces béquilles, couplée à d’autres actions[vi], apparaît en mesure de générer rapidement des turbulences et des blocages au sein de la société vacillante. Cette démarche se présente comme un puissant catalyseur pour un soulèvement apte à mettre fin au système néo-féodal et à produire une réinitialisation. Contrairement aux manifestations de rue par exemple, les autorités ne seront pas en mesure de réprimer les actions non violentes. 

La béquille des dons

Nous aborderons ici le sujet des dons[vii] en France. Outre leur montant non négligeable, les dons privés revêtent une importance particulière pour le système. Ce qui explique le régime fiscal avantageux auquel sont soumis les dons aux organismes sélectionnés par l’État. De la sorte, la puissance publique oriente les flux financiers vers les secteurs et les causes choisis. Cela autorise son désengagement partiel ou total de certains domaines. De plus, la mobilisation organisée ou relayée par l’État autour de causes à défendre et à financer permet de forger l’opinion publique, les esprits, les comportements[viii]… pour une plus forte adhésion au système. 

Ainsi, l’évolution de la béquille des dons est envisagée la période 2015–2025. En examinant successivement le secteur caritatif majeur, les institutions cultuelles (notamment les Églises catholique et protestante) et le financement des partis politiques, nous mettons en évidence une transformation structurelle profonde. Malgré l’érosion continue du nombre total de contributeurs individuels, le volume total des ressources collectées a connu une croissance soutenue en valeur nominale, portée par une hausse substantielle du don moyen, l’adoption massive du prélèvement automatique et des dispositifs d'incitation fiscale[ix].

Les dons, plus que de simples apports

En 2015, les données de référence indiquaient qu'un montant de 1,2704 milliard d’euros avait été collecté par un échantillon de 145 grandes associations d'intérêt général. Parallèlement, les Églises chrétiennes (catholique et protestante) rassemblaient environ 0,5 milliard d’euros de dons, tandis que l’ensemble des partis politiques reconnus bénéficiait de 94 millions d’euros de recettes privées directes (dons et cotisations). Une décennie plus tard, la reconfiguration du paysage économique et fiscal français invite à réévaluer la portée de ces flux.

Les dons privés ne constituent plus de simples apports d'appoint ou des ressources résiduelles. Ils s’affirment désormais comme des moteurs macro-économiques essentiels assurant la pérennité financière et l'autonomie opérationnelle de nombreux services d'intérêt général, de l'action sociale à la représentation démocratique en passant par le maintien du patrimoine cultuel.

L’évolution des flux de 2015 à 2024-2025

Le tableau ci-dessous présente la progression nette des montants collectés selon les trois grands périmètres institutionnels observés.

Périmètre Institutionnel

Données 2015

Données Actualisées
(2024–2025)

Analyse Socio-Économique

Grandes Associations Caritatives
(Périmètre France Générosités)

1,2704 Md €
(145 org.)

3,20 Mds €
(Panels consolidés)

Croissance annuelle moyenne de +3,5% à +4,5%. Digitalisation accrue des appels à générosité et montée du prélèvement récurrent.

Générosité Privée Globale
(Particuliers, total national)

~4,00 Mds €

5,40 Mds €
(Dons déclarés)

Augmentation forte de la valeur nominale du don moyen. Concentration accrue des contributions sur les ménages à plus hauts revenus.

Institutions Cultuelles
(Église Catholique & Églises Protestantes)

~0,50 Md €

~0,825 Md €
(Recettes globales)

Hausse marquée du don moyen au Denier du Culte compensant la baisse démographique progressive des fidèles pratiquants réguliers.

Partis Politiques
(Recettes privées hors campagnes)

94,0 M€

~105,0 à 110,0 M€
(Cotisations & dons)

Fragmentation du paysage politique (multiplication des micro-partis) et maintien du plafonnement légal strict des dons (7 500 €/personne).

Tableau : Comparaison synoptique des montants annuels collectés par grands secteurs institutionnels en France (Sources : France Générosités, CEF, CNCCFP)[x].

L’évolution par secteur

Le secteur associatif et caritatif d’intérêt général : Le passage de 1,27 milliard d'euros (2015) à plus de 3,2 milliards d'euros (2024–2025) pour le panel des grandes associations témoigne d'une professionnalisation accrue des techniques de collecte (fundraising) et d’un basculement sociologique vers le don mensualisé. Les dispositifs de défiscalisation (article 200 du CGI à 66%, et amendement « Coluche » à 75%) continuent de jouer un rôle de levier incitatif majeur.

Les institutions cultuelles[xi] : Pour l’Église catholique en France, les dons privés (Denier du culte, quêtes, casuel, offrandes de messe et legs) constituent la quasi-totalité de ses ressources d'exploitation, l’État ne subventionnant aucun culte en vertu de la loi de 1905 (hors régime concordataire d'Alsace-Moselle). Les recettes globales directes du Denier et des contributions de fidèles se situent aujourd’hui autour de 825 millions d’euros par an, montrant une forte résilience financière en dépit de l’érosion du socle des pratiquants réguliers.

La vie politique et démocratique : Le financement privé des partis politiques demeure très encadré par la loi relative à la transparence financière de la vie politique. Les recettes privées annuelles de fonctionnement (hors dotations publiques annuelles d'État de 66 millions d’euros et remboursements de campagne) oscillent entre 105 et 110 millions d’euros. On observe une extrême sensibilité de ces montants au calendrier électoral, avec des pics d'engagements lors des années de scrutin présidentiel ou législatif.

L’utilisation des dons

Les fonds collectés sont répartis entre plusieurs grandes causes, l’action sociale et médicale en mobilisent la majeure part. Par ordre décroissant des financements reçus, les secteurs d’intervention sont les suivants :

  •     Le social et la lutte contre la pauvreté comprenant (i) la lutte contre la précarité, (ii) la protection de l’enfance et (iii) le grand âge et le handicap. La santé et la recherche médicale : (i) le financement de la recherche (cancer, maladies rares, neurodégénératives), (ii) l’équipement des hôpitaux et l’amélioration des conditions d’accueil des malades. 
  •  L'humanitaire et la solidarité internationale capte une part importante des fonds, mais reste très sujet aux pics d'actualité (crises géopolitiques, catastrophes naturelles). Il comprend : (i) l’urgence et la santé : Soins médicaux et secours immédiats, (ii) le développement à long terme : Accès à l'eau potable, souveraineté alimentaire et éducation dans les pays du Sud.
  • La protection de l'environnement et de la cause animale, en forte progression ces dernières années, notamment auprès des jeunes donateurs : (i) la cause animale : refuges, stérilisation, lutte contre la maltraitance, (ii) l’écologie et biodiversité : préservation des espèces et des écosystèmes.
  • L’éducation, la culture et la recherche académique. Ce secteur est particulièrement financé par le mécénat d'entreprise et les grands donateurs (grâce aux fondations d’entreprises ou universitaires). 
  • La culture et le patrimoine : Restauration de monuments (ex. Notre-Dame de Paris), soutien aux musées et au spectacle vivant.

 Répartition indicative des volumes collectés

D’après les données de France générosités, les secteurs récepteurs des sommes collectées par les grandes associations sont les suivants :

Pôle d'action

Part estimée du volume des dons

Social, Précarité & Santé/Recherche

~ 55% à 60%

International & Urgence humanitaire

~ 15% à 20%

Environnement & Cause animale

~ 10% à 12%

Culture, Éducation & Autres

~ 10%

 Conclusion

Au total, ce sont environ 9,5 milliards d’euros qui servent principalement à colmater les brèches sociales et politiques laissées par un État dont la défaillance est organisée par le système. Stopper les dons, c’est insérer des grains de sable dans les rouages de cette machine infernale.

Il est évident que le tarissement des dons aura des implications douloureuses dans de nombreux secteurs mais son avantage sera de révéler au grand jour les déficiences de l’État. En effet, même si le montant des dons reste marginal par rapport à la globalité des financements, leur arrêt produira le même effet que de décoller les rustines d’une chambre à air : tout s’échappera sans retour possible.

Coupler cette action à l’arrêt du bénévolat, à l’arme de la consommation[xii] (boycott) et à la désobéissance civile révèlera au grand jour la vraie nature du système d’exploitation et de contrainte au service du capitalisme de connivence qui gère la démocratie des copains et des coquins.

Cette prise conscience, en ravivant les rancœurs au sein de la majorité de la population, constituera un prélude à des actions plus dynamiques et plus coordonnées.


[i] A propos de l’État profond, voir Peter Dale Scott, L’État profond américain. La finance, le pétrole et la guerre perpétuelle, Plogastel Saint-Germain, Éditions Demi-Lune, 2015. « Le gouvernement profond part du principe qu’il n’existe pas un « État dans l’État », qui agirait à l’insu des citoyens. Il suggère plutôt l’idée que les décisions, dans nos démocraties, sont prises selon des processus complexes, informels, non structurés, mais capables d’orienter les décisions officielles ou de se substituer à elles. Le principe du gouvernement profond est de confier la conduite de la société à une élite qui dispose des moyens d’exercer une influence déterminante sur les décisions collectives. » En savoir plus sur http://reseauinternational.net/quappelle-t-on-le-gouvernement-profond/#MId6cdxudBJlRyfG.99 Les notions d’État profond et de gouvernement profond sont assez proches, l’une étant plus formelle que l’autre, mais le résultat reste identique.

[ii] Bernard Conte, « Le néolibéralisme et l’illusion démocratique », Le Grand Soir, 6 novembre 2011, http://www.legrandsoir.info/le-neoliberalisme-et-l-illusion-democratique.html

[iii] Lire : Bernard Conte, « La démocratie de connivence et l’anéantissement de la France », https://www.legrandsoir.info/la-democratie-de-connivence-et-l-aneantissement-de-la-france.html

[iv] Lire : Bernard Conte, « Le dualisme des saigneurs », http://www.comite-valmy.org/spip.php?article3469

[v] Ce bipartisme : droite molle et gauche caviar n’est qu’une façade, il s’agit en réalité d’un parti unique.

[vi] D’autres actions non justiciables liées à la consommation (boycott…), désobéissance civile…

[vii] Les autres thèmes et notamment le bénévolat seront abordés dans un article ultérieur.

[viii] Cf. le Téléthon, les pièces jaunes… Lire par exemple : Bernard Conte, « Le système, l’opinion publique et les grandes causes », https://www.legrandsoir.info/le-systeme-l-opinion-publique-et-les-grandes-causes.html 4 juillet 2019.

[x] [CNCCFP (2025). Rapport d’activité et comptes consolidés des partis politiques pour l’exercice 2024. Journal Officiel. Conférence des Évêques de France (2024). Rapport financier annuel de l'Église Catholique en France : ressources et dépenses des diocèses. France Générosités (2025). Baromètre de la générosité en France : analyse des collectes et comportements des donateurs. Recherches & Solidarités (2024). La générosité des Français : bilan des dons déclarés à l'administration fiscale. 29e édition.

[xi] Les dons aux institutions musulmanes ne sont pas traités ici. Comme le signale un rapport de l’Assemblée nationale de 2021 : « On ne sait rien sur les chiffres. Ce n’est pas faute de les avoir demandés. Nous ne connaissons pas non plus le montant des dons aux mosquées. L’essentiel du financement des mosquées repose sur les dons. Ces derniers représentent 250 à 300 millions d’euros pour le culte musulman ». Mercredi 13 janvier 2021, séance de 17 heures, Compte rendu n° 30, Commission spéciale chargée d’examiner le projet de loi confortant le respect des principes de la République https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/CRCANR5L15S2021PO779099N030.html

[xii] Ces thèmes feront l’objet de prochains articles.

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