La résolution du problème de la dette : la méthode Fernandel
Analyses géopolitiques et économiques par Bernard Conte, Maître de conférences HDR honoraire
[ex Université de Bordeaux , ex Sciences Po Bordeaux, ex Laboratoire les Afriques dans le Monde]
La résolution du problème de la dette : la méthode Fernandel
Le 17 octobre 2026
Question 1 : Pourquoi le gouvernement a-t-il (commandité)
laissé faire la casse et le pillage ?
Question 2 : Pourquoi ne pas retrouver les assaillants alors qu’ils avaient tous, ou presque (hormis peut-être les kapos du gouvernement), des téléphones portables géolocalisables et qu’ils vont publier leurs exploits sur les réseaux sociaux ?
image générée par IA
Publié par Philippe Herlin 24 sept. 2026
L’inquiétude monte autour de la dette française : hausse des taux d’intérêt, creusement du spread avec l’Allemagne, envolée de la charge de la dette, déficit budgétaire massif, paralysie politique… Tous les indicateurs sont au rouge. Soit. Mais essayons de voir plus loin et posons-nous la question : à quoi pourrait concrètement ressembler une crise de la dette française ?
Elle n’est certes pas inévitable, mais sa probabilité augmente dangereusement. Autant envisager les différents scénarios afin de mieux s’y préparer, le cas échéant. Imaginons que les taux d’intérêt sur la dette française explosent, que son refinancement devienne de plus en plus difficile et que les investisseurs s’en détournent : que se passerait-il ?
Historiquement, lorsqu’un pays se retrouve en situation de faillite et veut éviter l’effondrement complet, il peut faire appel au Fonds monétaire international (FMI). L’institution lui apporte alors de l’argent frais en échange d’une sévère cure d’austérité et de réformes structurelles. Mais comme la France est dans l’euro, la Banque centrale européenne (BCE) interviendrait également. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit lors du sauvetage de la Grèce en 2010-2012 : les deux institutions sont intervenues conjointement.
Son appartenance à l’euro donne cependant à la France une sorte de dissuasion du faible au fort. Paris pourrait dire à la BCE : « Aidez-moi, parce que si je fais faillite, c’est toute la zone euro qui explose. » Mais la France ne devrait pas trop jouer à ce jeu-là, car la BCE pourrait lui rétorquer : « Très bien, je n’achète pas votre dette. Et dans quelques mois, vous ne pourrez plus financer normalement les salaires des fonctionnaires, les prestations sociales et les retraites. »
Un plan de renflouement serait-il à prévoir ? C’est peu probable, car il faudrait trouver des centaines de milliards d’euros, que l’Allemagne et les pays bien gérés devraient avancer. Les proportions ne sont en effet pas du tout les mêmes : la dette publique grecque se situait autour de 350 milliards d’euros ; la dette française, c’est dix fois plus, à plus de 3 500 milliards d’euros. Tout juste pourrait-on compter sur un prêt du FMI d’un montant limité.
Une restructuration de la dette — autrement dit, un défaut partiel — serait-elle envisageable, comme pour la Grèce à l’époque, lorsque les banques privées avaient dû accepter une décote de plus de 50 % sur leurs créances ? Rien n’est moins sûr. La dette grecque ne représentait qu’une ligne relativement limitée dans le bilan des grandes banques européennes ; il en va tout autrement de la dette française. Une restructuration pourrait provoquer un effet domino et déstabiliser l’ensemble du système bancaire européen.
Et puis il faudrait renflouer les banques et les compagnies d’assurance françaises, qui détiennent d’importants volumes de dette publique dans leurs bilans — mais avec quel argent ? — tout en limitant probablement les retraits bancaires face à l’inévitable panique qui s’emparerait d’une partie de la population. Enfin, les investisseurs étrangers, notamment hors d’Europe, lésés par ce haircut risqueraient de se détourner de la dette française, voire plus largement des actifs libellés en euros. Une menace que les pays de la zone euro chercheraient à éviter à tout prix.
Ni renflouement massif, ni restructuration : l’ajustement se ferait alors probablement de deux façons. En interne, par un plan d’austérité d’une sévérité jamais vue en France ; à l’extérieur, avec la planche à billets de la BCE, qui achèterait une partie de la dette française dont plus personne ne voudrait plus. Les deux iraient certainement de pair. Il ne serait pas question de simplement monétiser la dette pour permettre à l’État de continuer à dépenser sans douleur : l’Allemagne, mais aussi les autres pays européens excédés par le laxisme budgétaire français, pousseraient la BCE à exiger d’importantes contreparties.
On ne parlerait plus d’indexation des retraites, mais potentiellement de coupes de 20 ou 30 %, et probablement de mesures comparables sur les salaires des fonctionnaires et certaines prestations sociales, auxquelles s’ajouteraient une forte hausse de la TVA et de divers impôts et taxes. Une ponction sur l’épargne, éventuellement présentée sous la forme d’un « emprunt obligatoire », pourrait également être envisagée : ce serait « l’innovation » par rapport au cas grec, l’État ayant immédiatement besoin d’argent frais. Le gouvernement promettrait sans doute un « rattrapage lorsque la situation s’améliorera ». Peu de monde y croirait.
Un vaste programme de privatisations serait également lancé. Pas nécessairement une mauvaise chose en soi, mais la précipitation amènerait à brader les actifs. L’effet récessif de l’ensemble de ces mesures serait considérable et le PIB chuterait brutalement.
En somme, la situation serait pire que celle de la Grèce, qui avait bénéficié de plans d’aide massifs — une centaine de milliards d’euros, soit environ un tiers de sa dette — et a malgré tout subi un effondrement de son PIB. Pour la France, la potion serait particulièrement amère. Et la crise financière et économique se transformerait immédiatement en crise politique majeure, dont il serait bien difficile de prévoir l’issue…
Source : https://or.fr/actualites/quels-seraient-scenarios-crise-dette-francaise-3756
L'exemple de la Grèce est édifiant :
Lire : La Grèce préfigure la Tiers-Mondialisation de l’Europe écrit en 2010.
C'est le début de la fin... Qui en France va ramasser la patate chaude en 2027 ?
Par Philippe Béchade
Il est à noter que Nicolas Sarkozy a fait vendre 589,2 tonnes d'or de la Banque de France entre 2004 et 2009, à l'époque où il était ministre de l'Économie puis président de la République et ce pour un montant dérisoire d'environ 4,67 milliards d'euros.
L'or de la Banque de France pour rembourser la dette publique ?
Publié par Philippe Herlin | 10 sept. 2026
Personne n’en a encore parlé, mais anticipons la question. Comme nous sommes plongés dans la campagne pour l’élection présidentielle et que les idées que nous qualifierons d’« originales » commencent à affluer, mieux vaut prendre les devants.
Considérons ainsi celle proposée par Jean-Luc Mélenchon — et également défendue par plusieurs économistes — qui consiste à annuler la portion de la dette de l’État détenue par la Banque centrale européenne (BCE), concrètement par la Banque de France (20% de la dette totale), dans le cadre du Quantitave easing au moment du Covid, mais qui avait commencé avec la crise des subprimes et la crise grecque. Une dette acquise par une Banque de France qui appartient à 100% à l’État. C’est donc, en quelque sorte, de l’argent que l’État se doit à lui-même. En conséquence, d’un point de vue purement comptable, il pourrait être tentant de la supprimer d’un trait de plume — même si la BCE s’y opposerait. La Banque de France enregistrerait alors une perte, mais une banque centrale peut fonctionner avec des capitaux propres négatifs.
Le véritable risque serait ailleurs : la confiance. Car si c’est aussi facile, pourquoi ne pas recommencer ? Créons de nouvelles dettes, faisons-les intégralement acheter par la Banque de France et, dans quelques années, supprimons-les à nouveau ! La planche à billets tournerait alors à plein régime, l’inflation risquerait de s’envoler et les investisseurs étrangers de fuir la dette française, provoquant une explosion des taux d’intérêt.
De là à ce qu’un candidat propose de vendre l’or de la Banque de France pour rembourser — en partie — la dette publique, il n’y a qu’un pas. Alors répondons tout de suite (spoiler : c’est niet).
Il faut rester vigilant. En 2019 nous avions signalé un risque de remise en cause de la sanctuarisation des 2 437 tonnes d’or de la Banque de France par Sylvie Goulard, ancienne ministre propulsée seconde sous-gouverneure, à l’occasion d’un accord signé avec JP Morgan. L’or devait alors être « mobilisé » pour garantir des swaps or contre devises et des opérations de leasing d’or. On n’en parle plus beaucoup depuis, et Sylvie Goulard a quitté l’institution.
Ces 2 437 tonnes d’or valent, au cours actuel, environ 300 milliards d’euros. Soit moins d’un dixième de la dette publique, qui atteint 3 536 milliards d’euros. La vente n’aurait donc qu’un impact limité sur l’endettement total. Rien que cet argument devrait suffire à remiser cette idée aux oubliettes.
Mais d’autres arguments peuvent être avancés. Le gouvernement n’a tout simplement pas le droit de « piocher dans le bilan de la banque centrale pour combler ses déficits. Une telle opération constituerait un financement direct de l'État par l'institut d'émission – l'équivalent moderne de la "planche à billets" –, une pratique strictement interdite par l'article 123 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne », comme l’explique La Tribune.
En outre, poursuit l’article, « une telle vente serait interprétée par les investisseurs internationaux comme un aveu de détresse financière. La prime de risque française s'envolerait aussitôt sur les marchés obligataires, augmentant le taux des nouvelles adjudications d'OAT et alourdissant d'autant la facture des coupons d'intérêts. » La charge de la dette étranglerait alors encore davantage la France, comme nous l’avons récemment expliqué.
Et nous signons des deux mains la suite de l’article : « l'or physique constitue un actif souverain sans risque de contrepartie. Il ne dépend de la solvabilité d'aucun gouvernement étranger ni d'aucun système bancaire tiers. En période de crise géopolitique majeure, d'hyperinflation ou d'instabilité monétaire globale, le métal précieux demeure l'ultime garantie de dernier ressort reconnue internationalement. Séparer le pays de son patrimoine stratégique détruirait sa signature extérieure et sa réserve d'ultime secours face aux secousses financières mondiales. Vendre l'or de la Banque de France reviendrait en somme à liquider les bijoux de famille pour régler une échéance courante : l'opération ne résoudrait rien au déficit structurel des finances publiques, tout en privant la nation de sa garantie souveraine. »
Bref, une idée aussi stupide que de vendre La Joconde ou la tour Eiffel pour réduire la dette publique. Trouvez autre chose, Mesdames et Messieurs les candidats !
La reproduction, intégrale ou partielle, est autorisée à condition qu’elle contienne tous les liens hypertextes et un lien vers la source originale.
Cette vidéo de 2019 se déroule aux États-Unis, mais en France cela arrive à grands pas.
Un peu d'Histoire pour remettre les pendules à l'heure
Talence le 21/10/2026
Après la défaite de 1940, beaucoup d'hommes de gauche, aveuglés par leur pacifisme et leur anticommunisme, se fourvoient dans la Collaboration.
Les plus modérés soutiennent la politique de Collaboration de Vichy, comme l'ancien ministre du Front Populaire, Charles Spinasse. La Révolution Nationale est d'ailleurs mise à l'oeuvre par de nombreux fonctionnaires de tendance radical-socialiste.
Mais c'est à Paris que se regroupent les collaborationnistes partisans les plus durs de l'Allemagne. Deux grands partis à la solde des allemands émergent de ce petit monde : le premier est le PPF de l'ex-communiste Jacques Doriot, le second celui du néo-socialiste Marcel Déat.
L'ancien pacifiste Jean Luchaire, patron de presse et personnage incontournable du monde de la nuit parisienne, festoie avec les officiels allemands.
A des milliers de kilomètres de la capitale, en Biélorussie, le jeune Marc Augier, ancien membre du gouvernement du Front Populaire, se bat désormais aux côtés des troupes du Führer après la rupture du pacte germano-soviétique en 1941.
A la Libération, les collabos sont traqués et jugés. Ceux qui échappent à la justice se font oublier ou, comme Marc Augier, inspirent une nouvelle extrême-droite qui se reconstitue dans les années 60.
(Source du texte et de l'image)
En faisant le ménage sur mon PC, j'ai retrouvé un papier (sans prétention) écrit il y a quelques années portant sur la politique du consensus minimal.
Le Klimastan
Décidément la vie est pleine de surprises… Hier, en allant acheter ma baguette de pain à 1 €, je suis tombé sur Léon, un ami de trente-deux ans. Léon revient d’une contrée lointaine : le Klimastan.
Devant un café (accompagné d’un verre d’eau), Léon m’a dressé un portrait de cette région et de ses habitants.
Fait original, là-bas, le climat est déterminé et géré par deux personnes indépendantes des partis politiques : Mesdames Mait et Oh. Les deux grands partis politiques locaux : le « Hot » qui représente les gens d’en haut et le « Bat » qui défend les intérêts des gens du bas de l’échelle adressent des vœux à Mesdames Mait et Oh pour le climat à venir. Ces vœux doivent faire l’objet d’un consensus entre les deux partis théoriquement opposés.
Devant mon incrédulité, Léon m’a donné l’exemple du consensus sur la demande de climat pour l’été prochain que je reprends in extenso.
Consensus du Hot et du Bat sur le climat pour l’été prochain à l’attention de Mesdames Mait et Oh
Principalement située sur la façade maritime de notre région, l’industrie touristique fait vivre de nombreuses entreprises qui emploient un nombre important de salariés. Il conviendrait que nous ayons un été chaud et ensoleillé pour que les touristes puissent pleinement profiter des activités qui leur sont proposées.
L’agriculture est aussi un secteur majeur de notre économie. Pour obtenir de bonnes récoltes, afin d’éviter toute crise alimentaire génératrice d’inflation, les agriculteurs souhaitent un été pas trop chaud et assez pluvieux (mais pas trop quand même !).
Le secteur de l’énergie ne peut être ignoré : les propriétaires de champs d’éoliennes réclament un été venté (mais pas de cyclones !), à défaut, on pourrait craindre des coupures d’électricité nuisibles à l’activité économique.
La population du massif de l’Hymne-a-laya, qui a été rattaché à notre région lors du dernier redécoupage territorial, réclame un été plutôt froid, avec quelques chutes de neige en haute altitude (mais pas de brouillard tenace !), afin de permettre aux skieurs d’été de s’adonner pleinement à leur sport.
Il serait inadmissible que l’industrie touristique en arrive à licencier, que la pénurie agricole engendre une hausse des prix nuisible au pouvoir d’achat des plus pauvres, que l’on subisse des coupures d’électricité, que la population de l’Hymne-a-laya, déjà touchée par un séisme, ne puisse bénéficier des revenus apportés par les skieurs.
En conséquence, nous, élus du « Haut » et du « Bas », émettons le vœu consensuel d’un été chaud mais aussi froid, ensoleillé mais pluvieux et venté juste ce qu’il faut.
France : rompre la béquille des dons privés
Bernard Conte
Talence le 03/09/2026
Introduction
À l’instar de nombreux pays, la France se trouve sous l’emprise d’un système d’exploitation de domination et de contrôle piloté par l’État profond[i] (ou le gouvernement profond) au confluent d’un type de capitalisme associé à une forme particulière de pseudo-démocratie.
Capitalisme de « copinage » et démocratie des « coquins »
Le système repose sur une combinaison de capitalisme et de démocratie. D’une part, le capitalisme de « copinage » organise la collusion entre acteurs privés et acteurs publics en vue de créer et d’accaparer des rentes. D’autre part, la pseudo-démocratie[ii] caractérisée par un bipartisme de « connivence » a pour but de « forcer » l’adhésion des masses populaires et des classes moyennes au système. Capitalisme de copinage et pseudo-démocratie sont intimement imbriqués et pilotés par l’État profond[iii].
La crise économique et sociale menace le système
Depuis une dizaine d’années, la crise économique et sociale s’accentue. Le défaut de croissance menace la distribution de rente car le gâteau à partager ne grandit plus, voire se rétrécit. Dans ce contexte, il devient de plus en plus difficile pour les gouvernants de satisfaire les exigences de leurs sponsors (suzerains) tout en maintenant la paix sociale. En effet, les impératifs de la distribution de rente aux sponsors impliquent notamment la mise en œuvre de politiques de rigueur salariale, d’augmentation de la fiscalité pour les classes moyennes et inférieures, de privatisation d’entreprises et de secteurs publics rentables[iv]…
La contestation monte mais reste inefficace
Le mécontentement et la contestation montent mais rien ne change car les mouvements contestataires sont durement réprimés et l’opinion publique largement manipulée. Le système est verrouillé par la pseudo-démocratie du bipartisme de connivence[v]. Nombreux sont ceux qui proposent de réformer le fonctionnement de la démocratie. Changer la Constitution, reconnaître le vote blanc, tirer au sort les représentants, exiger un mandat unique… sont de bonnes idées qui n’ont aucune chance d’être mises en œuvre par ceux qui seraient menacés par ces mesures. Dans le cadre institutionnel actuel, il est vain d’espérer une refondation. La table rase apparaît comme le seul espoir mais sa réalisation comporte des risques que la majorité refuse d’assumer dans la réalité (les réseaux sociaux n’étant que des exutoires sans réel danger pour le système).
Pour une révolution non violente, au moins au départ
L’expérience montre que les manifestations de masse (retraites en 2010, gilets jaunes en 2018, mouvement des agriculteurs en 2024), les pétitions, le vote (référendum sur l’Europe en 2005)… restent sans effets et peu de gens sont prêts à descendre dans la rue les armes à la main ou encore à manifester violemment.
Néanmoins, la nécessité du changement implique une réflexion sur l’utilisation des degrés de liberté existant encore pour la population. Du fait du flicage, de l’état d’urgence, de l’apathie, du consumérisme… les marges de manœuvre se réduisent toujours plus.
Les béquilles sont indispensables au fonctionnement du système
Il subsiste certains domaines dans lesquels des actions sont susceptibles d’insérer des grains de sable dans les rouages bien huilés du système et conduire à sa paralysie, prélude à sa refondation.
En dépit de la crise, de la dégradation du pouvoir d’achat, des conditions de vie… le système continue à fonctionner, tant bien que mal, grâce à la générosité populaire : dons privés (financement additionnel pour l’État), travail gratuit (bénévolat)… constituent des béquilles indispensables à la bonne marche du système.
La suppression de ces béquilles, couplée à d’autres actions[vi], apparaît en mesure de générer rapidement des turbulences et des blocages au sein de la société vacillante. Cette démarche se présente comme un puissant catalyseur pour un soulèvement apte à mettre fin au système néo-féodal et à produire une réinitialisation. Contrairement aux manifestations de rue par exemple, les autorités ne seront pas en mesure de réprimer les actions non violentes.
La béquille des dons
Nous aborderons ici le sujet des dons[vii] en France. Outre leur montant non négligeable, les dons privés revêtent une importance particulière pour le système. Ce qui explique le régime fiscal avantageux auquel sont soumis les dons aux organismes sélectionnés par l’État. De la sorte, la puissance publique oriente les flux financiers vers les secteurs et les causes choisis. Cela autorise son désengagement partiel ou total de certains domaines. De plus, la mobilisation organisée ou relayée par l’État autour de causes à défendre et à financer permet de forger l’opinion publique, les esprits, les comportements[viii]… pour une plus forte adhésion au système.
Ainsi, l’évolution de la béquille des dons est envisagée la période 2015–2025. En examinant successivement le secteur caritatif majeur, les institutions cultuelles (notamment les Églises catholique et protestante) et le financement des partis politiques, nous mettons en évidence une transformation structurelle profonde. Malgré l’érosion continue du nombre total de contributeurs individuels, le volume total des ressources collectées a connu une croissance soutenue en valeur nominale, portée par une hausse substantielle du don moyen, l’adoption massive du prélèvement automatique et des dispositifs d'incitation fiscale[ix].
Les dons, plus que de simples apports
En 2015, les données de référence indiquaient qu'un montant de 1,2704 milliard d’euros avait été collecté par un échantillon de 145 grandes associations d'intérêt général. Parallèlement, les Églises chrétiennes (catholique et protestante) rassemblaient environ 0,5 milliard d’euros de dons, tandis que l’ensemble des partis politiques reconnus bénéficiait de 94 millions d’euros de recettes privées directes (dons et cotisations). Une décennie plus tard, la reconfiguration du paysage économique et fiscal français invite à réévaluer la portée de ces flux.
Les dons privés ne constituent plus de simples apports d'appoint ou des ressources résiduelles. Ils s’affirment désormais comme des moteurs macro-économiques essentiels assurant la pérennité financière et l'autonomie opérationnelle de nombreux services d'intérêt général, de l'action sociale à la représentation démocratique en passant par le maintien du patrimoine cultuel.
L’évolution des flux de 2015 à 2024-2025
Le tableau ci-dessous présente la progression nette des montants collectés selon les trois grands périmètres institutionnels observés.
|
Périmètre Institutionnel |
Données 2015 |
Données Actualisées |
Analyse Socio-Économique |
|
Grandes Associations Caritatives |
1,2704 Md € |
3,20 Mds € |
Croissance annuelle moyenne de +3,5% à +4,5%. Digitalisation accrue des appels à générosité et montée du prélèvement récurrent. |
|
Générosité Privée Globale |
~4,00 Mds € |
5,40 Mds € |
Augmentation forte de la valeur nominale du don moyen. Concentration accrue des contributions sur les ménages à plus hauts revenus. |
|
Institutions Cultuelles |
~0,50 Md € |
~0,825 Md € |
Hausse marquée du don moyen au Denier du Culte compensant la baisse démographique progressive des fidèles pratiquants réguliers. |
|
Partis Politiques |
94,0 M€ |
~105,0 à
110,0 M€ |
Fragmentation du paysage politique (multiplication des micro-partis) et maintien du plafonnement légal strict des dons (7 500 €/personne). |
Tableau : Comparaison synoptique des montants annuels collectés par grands secteurs institutionnels en France (Sources : France Générosités, CEF, CNCCFP)[x].
L’évolution par secteur
Le secteur associatif et caritatif d’intérêt général : Le passage de 1,27 milliard d'euros (2015) à plus de 3,2 milliards d'euros (2024–2025) pour le panel des grandes associations témoigne d'une professionnalisation accrue des techniques de collecte (fundraising) et d’un basculement sociologique vers le don mensualisé. Les dispositifs de défiscalisation (article 200 du CGI à 66%, et amendement « Coluche » à 75%) continuent de jouer un rôle de levier incitatif majeur.
Les institutions cultuelles[xi] : Pour l’Église catholique en France, les dons privés (Denier du culte, quêtes, casuel, offrandes de messe et legs) constituent la quasi-totalité de ses ressources d'exploitation, l’État ne subventionnant aucun culte en vertu de la loi de 1905 (hors régime concordataire d'Alsace-Moselle). Les recettes globales directes du Denier et des contributions de fidèles se situent aujourd’hui autour de 825 millions d’euros par an, montrant une forte résilience financière en dépit de l’érosion du socle des pratiquants réguliers.
La vie politique et démocratique : Le financement privé des partis politiques demeure très encadré par la loi relative à la transparence financière de la vie politique. Les recettes privées annuelles de fonctionnement (hors dotations publiques annuelles d'État de 66 millions d’euros et remboursements de campagne) oscillent entre 105 et 110 millions d’euros. On observe une extrême sensibilité de ces montants au calendrier électoral, avec des pics d'engagements lors des années de scrutin présidentiel ou législatif.
L’utilisation des dons
Les fonds collectés sont répartis entre plusieurs grandes causes, l’action sociale et médicale en mobilisent la majeure part. Par ordre décroissant des financements reçus, les secteurs d’intervention sont les suivants :
Répartition indicative des volumes collectés
D’après les données de France générosités, les secteurs récepteurs des sommes collectées par les grandes associations sont les suivants :
|
Pôle d'action |
Part estimée du volume des dons |
|
Social, Précarité & Santé/Recherche |
~ 55% à 60% |
|
International & Urgence humanitaire |
~ 15% à 20% |
|
Environnement & Cause animale |
~ 10% à 12% |
|
Culture, Éducation & Autres |
~ 10% |
Conclusion
Au total, ce sont environ 9,5 milliards d’euros qui servent principalement à colmater les brèches sociales et politiques laissées par un État dont la défaillance est organisée par le système.
Il est à noter que ces dons transitent par des organismes qui décident souvent unilatéralement de l’affectation des fonds sans réelle concertation avec les donateurs. Les destinataires peuvent ne pas être ceux souhaités initialement par les donateurs. C’est la différence entre l’aide bilatérale qui s’effectue directement du donateur au récipiendaire et l’aide multilatérale indirecte qui transite par un organisme (association ou autre). L’une est transparente tandis que l’autre peut se révéler teintée d’opacité.
Stopper les dons, c’est insérer des grains de sable dans les rouages de cette machine infernale.
Il est évident que le tarissement des dons aura des implications douloureuses dans de nombreux secteurs mais son avantage sera de révéler au grand jour les déficiences de l’État. En effet, même si le montant des dons reste marginal par rapport à la globalité des financements, leur arrêt produira le même effet que de décoller les rustines d’une chambre à air : tout s’échappera sans retour possible.
Coupler cette action à l’arrêt du bénévolat, à l’arme de la consommation[xii] (boycott) et à la désobéissance civile révèlera au grand jour la vraie nature du système d’exploitation et de contrainte au service du capitalisme de connivence qui gère la démocratie des copains et des coquins.
Cette prise conscience, en ravivant les rancœurs au sein de la majorité de la population, constituera un prélude à des actions plus dynamiques et plus coordonnées.[i] A propos de l’État profond, voir Peter Dale Scott, L’État profond américain. La finance, le pétrole et la guerre perpétuelle, Plogastel Saint-Germain, Éditions Demi-Lune, 2015. « Le gouvernement profond part du principe qu’il n’existe pas un « État dans l’État », qui agirait à l’insu des citoyens. Il suggère plutôt l’idée que les décisions, dans nos démocraties, sont prises selon des processus complexes, informels, non structurés, mais capables d’orienter les décisions officielles ou de se substituer à elles. Le principe du gouvernement profond est de confier la conduite de la société à une élite qui dispose des moyens d’exercer une influence déterminante sur les décisions collectives. » En savoir plus sur http://reseauinternational.net/quappelle-t-on-le-gouvernement-profond/#MId6cdxudBJlRyfG.99 Les notions d’État profond et de gouvernement profond sont assez proches, l’une étant plus formelle que l’autre, mais le résultat reste identique.
[ii] Bernard Conte, « Le néolibéralisme et l’illusion démocratique », Le Grand Soir, 6 novembre 2011, http://www.legrandsoir.info/le-neoliberalisme-et-l-illusion-democratique.html
[iii] Lire : Bernard Conte, « La démocratie de connivence et l’anéantissement de la France », https://www.legrandsoir.info/la-democratie-de-connivence-et-l-aneantissement-de-la-france.html
[iv] Lire : Bernard Conte, « Le dualisme des saigneurs », http://www.comite-valmy.org/spip.php?article3469
[v] Ce bipartisme : droite molle et gauche caviar n’est qu’une façade, il s’agit en réalité d’un parti unique.
[vi] D’autres actions non justiciables liées à la consommation (boycott…), désobéissance civile…
[vii] Les autres thèmes et notamment le bénévolat seront abordés dans un article ultérieur.
[viii] Cf. le Téléthon, les pièces jaunes… Lire par exemple : Bernard Conte, « Le système, l’opinion publique et les grandes causes », https://www.legrandsoir.info/le-systeme-l-opinion-publique-et-les-grandes-causes.html 4 juillet 2019.
[x] [CNCCFP (2025). Rapport d’activité et comptes consolidés des partis politiques pour l’exercice 2024. Journal Officiel. Conférence des Évêques de France (2024). Rapport financier annuel de l'Église Catholique en France : ressources et dépenses des diocèses. France Générosités (2025). Baromètre de la générosité en France : analyse des collectes et comportements des donateurs. Recherches & Solidarités (2024). La générosité des Français : bilan des dons déclarés à l'administration fiscale. 29e édition.
[xi] Les dons aux institutions musulmanes ne sont pas traités ici. Comme le signale un rapport de l’Assemblée nationale de 2021 : « On ne sait rien sur les chiffres. Ce n’est pas faute de les avoir demandés. Nous ne connaissons pas non plus le montant des dons aux mosquées. L’essentiel du financement des mosquées repose sur les dons. Ces derniers représentent 250 à 300 millions d’euros pour le culte musulman ». Mercredi 13 janvier 2021, séance de 17 heures, Compte rendu n° 30, Commission spéciale chargée d’examiner le projet de loi confortant le respect des principes de la République https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/CRCANR5L15S2021PO779099N030.html
[xii] Ces thèmes feront l’objet de prochains articles.