dimanche 3 novembre 2013

Gérard Mauger : « L’ordre social qui apparait inébranlable est plus fragile qu’on le croit… »

 
 
 Directeur de recherche émérite au Centre de sociologie européenne, créé par Pierre Bourdieu, Gérard Mauger appartient au cercle d’intellectuels de la « gauche de gauche » à qui il appartient de penser les alternatives au néolibéralisme. Dans son dernier livre, Repères pour résister à l’idéologie dominante (éditions savoir agir), il évoque des sujets aussi divers que la place des intellectuels dans les médias, les clivages au sein des classes populaires ou l’avenir de la « gauche de gauche ». Nous l'avons rencontré. 

Pourquoi avoir utilisé le concept d’idéologie dominante dans le titre de votre livre ?
J’ai hésité à l’employer car il suggère l’existence d’un corpus doctrinal cohérent. Or je n’ai pas vraiment étudié la pensée de droite contemporaine, comme l’a fait récemment Emmanuel Terray (Penser à droite, Galilée, 2012). J’aurais pu dire « la doxa » c’est-à-dire l’ensemble d’idées, de représentations, de stéréotypes considérés comme allant de soi dans les classes dominantes : c’est, d’une certaine façon, l’objet du livre. En fait, le matériau sur lequel je m’appuie est le discours politico-médiatique diffusé au jour le jour. Or, s’il est vrai que les politiques et les journalistes qui contribuent à faire la doxa ne sont pas des « théoriciens », soucieux de cohérence, il me semble que le genre de discours qu’ils tiennent se situe quelque part entre la vulgarisation d’un corpus théorique - aujourd’hui la vulgate néo-libérale - et le sens commun : la notion d’idéologie dominante m’a semblé être la plus adéquate pour désigner ce registre.

Comment cette idéologie se diffuse-t-elle ?

Pour pouvoir vous répondre, il faudrait étudier les trois univers qui contribuent à la production et à la diffusion de représentations du monde social. Le champ intellectuel et le champ politique contribuent activement à la production de l’idéologie dominante. Les politiques sont des « représentants » à double titre : ils sont censés « représenter » leurs électeurs, mais ils sont aussi des producteurs de « visions du monde », de « représentations » dont les enjeux sont proprement politiques. Enfin, le champ médiatique puise chez les uns et les autres des ressources discursives et leur permet d’avoir accès à l’espace public. C’est dire que les journalistes ont un rôle stratégique dans la production et la diffusion de l’idéologie dominante. Les enquêtes de Julie Sedel (Les médias et la banlieue, Le Bord de l’eau, 2013) ou de Jérôme Berthaut (La banlieue du « 20 heures », Agone, 2013) sur la mise en scène médiatique des « banlieues » mettent en évidence les mécanismes de cette co-production de « représentations ».

Justement dans votre dernier ouvrage vous vous interrogez sur l’opportunité pour un intellectuel d’aller dans les médias au risque de se faire piéger. Pouvez-vous résumer votre position ?
Pour tenter de sortir du rôle de « sociologue pour sociologues », il faut élargir son audience au-delà de la sphère des professionnels : le passage par les médias est alors obligatoire. Mais c’est là que les problèmes commencent. Il y a des raisons « nobles » de vouloir se faire entendre — comme l’intention pédagogique de rétablir des « vérités » malmenées par les médias —, il y en a aussi de moins nobles comme la promotion commerciale ou la valorisation narcissique des egos.
 
 
 
 

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