dimanche 25 mai 2008

Victi-Maire d'Ambyvalanse



Hier, j’ai revu Marcel, un ami de trente ans. Marcel a rejoint la métropole après un long séjour dans une contrée reculée dont l’économie est néanmoins assez avancée.

Dans cette contrée, Marcel habitait Ambyvalanse, une ville forte de plusieurs milliers d’âmes.

Devant un café (accompagné d’un verre d’eau), il m’a brossé un portrait détaillé de sa ville : sa situation géographique, son architecture, ses monuments, ses spécificités démographiques… Puis, Marcel a abordé la question politique de la gestion de la ville.

Ambyvalanse est dirigée depuis trente ans par le même homme, le même Maire : M. Anizé Bonhapéreaud. Devant mon étonnement du manque d’alternance politique, Marcel m’a expliqué le système mis en place par Bonhapéreaud.

Là-bas, les électeurs ne se prononcent que tous les dix ans, ce qui laisse le temps au Maire d’organiser, de mettre en œuvre et de récolter les fruits de sa stratégie politique. Elle repose principalement sur le clientélisme qui permet de se constituer, à peu de frais, une clientèle politique « fidèle ».

Le système clientéliste mis en place par Bonhapéreaud est multidimensionnel.

Par exemple, pour les « moins jeunes » la Mairie organise des « gouthés dansants », dont la GO (gentille organisatrice) est Margaret, dame de fer, qui règle les festivités au son strident d’un sifflet d’arbitre de sport. De plus, quand arrive l’anniversaire d’un moins jeune, le Maire lui adresse une chaleureuse lettre personnalisée accompagnée d’une image à son effigie.

Aux jeunes, le Maire distribue gratuitement des films, sur support DVD, dont il est le héro (Anizé au camping, Bienvenue chez les Anizés, Anizé 007…) et aussi des jeux vidéos : Super-Bonhapéreaud, Bonhapéreaud fait la War…. Il leur donne sans compter des abonnements au stade Bonhapéreaud (réplique de celui d’Olympie) où se déroulent, chaque semaine, des compétitions sportives.

Malgré tout, ce système bien huilé a connu de sérieux problèmes. En effet, lors des dernières élections (en 2000), Bonhapéreaud n’a pas obtenu 90 % des suffrages comme il l’espérait. La veille du scrutin, les sondages lui étaient même défavorables. Le camp du Maire a dû improviser dans l’urgence, pour le lendemain, un dispositif de navettes entre les RPMJ (résidences pour moins jeunes) et les bureaux de vote. A l’entrée du bus, chaque « moins jeune » se voyait rappeler, par « l’accompagnateur » tous les bienfaits que le Maire lui avait prodigués pendant les dix dernières années (petits fours, boissons, festivités…). Bonhapéreaud a ainsi pu être réélu par une courte majorité (50,1%).

Mais le coup passa si près…. mettant en lumière la nécessité de remodeler le système clientéliste. Pour ce faire, Bonhapéreaud a fait appel à des conseillers en communication (des spin doctors). Après des études fouillées, les conseillers ont conclu que le Maire devait devenir une « victime » pour l’opinion publique. En effet, « la victime est aujourd’hui valorisée, elle focalise sur elle les sympathies, elle attire la compassion, mais surtout on lui reconnaît des droits [de vote ?] du fait même de son statut de victime et notamment des droits à des réparations* ». La communication devait donc faire appel à la rhétorique victimaire.

Ceci étant admis, il fallait désigner le bourreau : l’opposition au sein du Conseil de la Ville. Les médias, la rumeur… ont été mobilisés pour discréditer l’opposition, pour la présenter comme systématique, malhonnête, calomnieuse, infâmante… Bref, l’opposition « c’est les méchants » tandis que la majorité « c’est les gentils ». De plus, pour officialiser, dans l’opinion publique, son statut de victime, Anizé Bonhapéreaud a décidé de changer l’intitulé de sa fonction. Désormais, il ne se présente plus comme le Maire, mais comme le Victi-Maire d’Ambyvalanse.

Il est vrai que « celui qui manipule les opinions est plus important que celui qui applique les lois » (Abraham Lincoln). Mais il arrive qu’un grain de sable vienne bloquer les rouages des mécanismes les mieux huilés…

Avant de nous séparer, j’ai fait part à Marcel de ma satisfaction et de mon soulagement de vivre en France car, chez nous, une telle situation est inimaginable.

That’s all folks !…
(Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite)…


* http://www.lmsi.net/spip.php?article442



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