mardi 29 avril 2014

Alstom et les Laurel et Hardy de la finance (vidéo)

Alstom et les Laurel et Hardy de la finance 
(BFM Business)



Faire vivre la politique et non pas faire de la politique pour en vivre...

jeudi 24 avril 2014

France : la ré-industrialisation pour un développement souverain et populaire


70ème anniversaire du programme du Conseil National de la Résistance
Nice le 12 avril 2014


France : la ré-industrialisation pour un développement souverain et populaire
Bernard Conte
Enseignant – Chercheur en économie
Université de Bordeaux – Sciences Po Bordeaux
Comité Valmy


Introduction

Après la deuxième guerre mondiale débutent les Trente glorieuses, caractérisées par une croissance industrielle soutenue, par l’amélioration continue du niveau de vie des salariés et par la densification de la classe moyenne. C’est ce qu’on appelle le système fordiste caractérisé par la production de masse, la consommation de masse et l’État-providence. Les Trente glorieuses ont scellé un compromis (une « alliance ») temporaire entre la classe moyenne, essentiellement salariée, et le capital industriel. La coïncidence géographique de la production et de la consommation au Nord engendrait un cercle vertueux conduisant à un développement relativement autocentré.

La crise du fordisme dans sa version initiale (crise de productivité ou baisse tendancielle du taux de profit) a provoqué l’adaptation du système capitaliste qui s’est financiarisé et mondialisé, réaménageant à son profit, le système fordiste dans une dynamique portée par les thèses néolibérales magnifiant l’individualisme, le laisser-faire et le laisser passer. Le système fordiste est restructuré, les zones géographiques de production et de consommation sont dissociées par la délocalisation des productions vers les pays à bas coûts (salaire direct et indirect, fiscalité, écologie…) et le maintien de la consommation de masse en Occident s’opère par un recours massif au crédit.

 Le virage, amorcé par Richard Nixon dès 1971, a été réalisé à la fin des années 1970. La nouvelle configuration du capitalisme financiarisé implique le libre-échange, la libre circulation des biens, des services et des capitaux. L’exploitation se mondialise, sous prétexte de compétitivité, la mise en concurrence des travailleurs, portée par les théories néolibérales touche l’ensemble de la planète.

            On connaît les ravages des politiques néolibérales qui visent à étendre la Tiers-Mondialisation à la planète entière, en globalisant la structure sociale fortement dualisée des pays les plus pauvres. C’est la polarisation riches-pauvres de l’ensemble des sociétés qui implique l’euthanasie des classes moyennes[1]. La dynamique néolibérale s’est progressivement emballée provoquant des crises récurrentes de plus en plus graves… Malgré cela, la solution retenue a été d’intensifier le néolibéralisme et, pour l’imposer, l’économique et le social ont été graduellement déconnectés du politique, la démocratie est devenue virtuelle, le pouvoir étant remis aux « élites » vassales des « saigneurs », aux experts et aux juges.

            La crise actuelle, à la profondeur inédite, semble réveiller les consciences en suscitant des réactions de remise en cause et d’opposition. Mais, pour être efficace, ce mouvement doit prendre de l’ampleur autour d’un projet alternatif fédérateur crédible. La mise en œuvre d’un tel projet ne pourra, au moins dans un premier temps, se faire dans un cadre institutionnel et géographique trop vaste en raison des divergences d’intérêt, de culture… et des relations multiples et imbriquées de domination et de dépendance. De plus, un tel projet nécessite que les forces centrifuges caractéristiques de la mondialisation actuelle cèdent le pas aux forces centripètes. En d’autres termes, l’extraversion outrancière des territoires génératrice d’exploitation, de dépendance, d’appauvrissement généralisé doit céder la place à un développement plus introverti permettant l’auto-centrage pour réduire la dépendance, pour mobiliser les forces propres, pour définir et bâtir un projet collectif  de développement souverain et populaire d’abord sur une base nationale.

            Le retour à une base nationale n’est pas un repli autarcique, pour la France notamment, il se justifie car la mise en œuvre d’un projet alternatif au néolibéralisme implique la déconnexion, au moins temporaire, d’avec le système de la mondialisation imposée par la finance internationale apatride. Or, cette déconnexion - démondialisation apparait aujourd’hui largement utopique dans un cadre plus vaste que la nation et impossible au sein de l’Union européenne.

            Comme ce fut le cas maintes fois par le passé, la France devra jouer un rôle moteur en initiant une démarche qui s’apparente à celle du Conseil National de la Résistance (CNR) en 1944. Si l’horizon en termes de bien-être du nouveau projet s’apparente à celui du CNR, il n’en demeure pas moins que les conditions historiques actuelles sont profondément différentes. Il en résulte que les voies et moyens pour atteindre l’horizon recherché devront être au minimum adaptées et plus vraisemblablement repensées.

Dans le cadre de la réalisation du projet de développement souverain et populaire, la ré-industrialisation de notre pays s’impose. Mais, un simple retournement du sablier vers le fordisme de la production et de la consommation de masse des Trente glorieuses est impossible, ne serait-ce que pour des raisons écologiques. Il faut réorienter, de façon radicale, le processus de développement.

Après une brève description de la situation socio-économique actuelle de la France, je dégagerai quelques problématiques majeures et je proposerai quelques pistes de réflexion à propos de la ré-industrialisation de la France dans le cadre d’un développement souverain et populaire.



La France en voie de sous-développement

J’affirme depuis plusieurs années que la France se Tiers-Mondialise car elle est en voie de sous-développement. De façon progressive, notre pays en vient à présenter des caractéristiques économiques, sociales… qui se rapprochent de celles des pays que l’on qualifiait dans les années 1950-60 de sous-développés : un niveau de développement faible, un taux de pauvreté important, un chômage permanent, la dépendance externe, un faible niveau industrialisation, échanges extérieurs déséquilibrés[2]

Le déclin dans le développement humain
Une référence à l’indice du développement humain (IDH) du PNUD le montre clairement. En effet, en 1995, la France se situait au 2ème rang du classement des pays selon l’IDH, derrière le Canada et, en 2012 notre pays se retrouve au 20ème rang.
La France a perdu 18 places au sein du classement mondial, ce qui représente quasiment un recul d'un rang tous les ans. « Si la tendance se poursuit on peut craindre que notre pays se retrouve au 60ème rang du classement selon l'IDH en 2052, c'est à dire au niveau du Panama, juste après Cuba et avant le Mexique » [3].

La pauvreté s’étend et s’approfondit
            « La misère persiste en France » titre l’Observatoire des inégalités, en octobre 2013. On compte « 2 millions de personnes vivant avec moins de 656 € par mois, 3,6 millions de mal-logés et 3,5 millions de bénéficiaires de l’aide alimentaire[4] ». Le nombre de pauvres est en croissance constante. Par exemple, le nombre de bénéficiaires du revenu de solidarité active (Rsa), versé par les caisses d’allocations familiales (Caf) s’est accru « de 7,2% entre fin 2012 et fin 2013 »[5] et le nombre de bénéficiaires « aurait connu une nette accélération au cours du dernier trimestre 2013[6] ». « En France, plus de 9 millions de personnes vivent au-dessous du seuil de pauvreté dont 4 millions viennent chercher de l’aide auprès des associations d’aide alimentaire, parmi lesquelles les Restos du Cœur[7] ». La paupérisation de la population est fortement corrélée à la montée du chômage.

La montée du chômage au caractère permanent
Malgré les manipulations statistiques, le chômage en France est un chômage de masse qui présente un caractère permanent. Cette situation a été constatée dans les pays du Sud où le chômage « officiel » se double, selon les économistes du développement d’un chômage « déguisé[8] », notamment dans le secteur agricole car les agents ne travaillent pas à plein temps.
En France, le taux officiel de chômage devrait atteindre de 11%[9] de la population active en 2014. Pour certains le taux réel se situerait autour de 20%. A l’instar des pays du Sud, le chômage des jeunes est élevé (25% environ) et en croissance continue. Le chômage déguisé est notamment constitué par l’ensemble des emplois aidés : contrat d’Avenir ou de Génération, par exemple.
La situation de l’emploi connaît une dérive qui l’oriente vers la Tiers-Mondialisation comme le révèle aussi notre commerce extérieur.  

Le commerce extérieur Tiers-Mondialisé de la France
À l’instar de nombreux pays du Sud, le commerce extérieur de la France présente un déficit quasi permanent, tandis que la structure des échanges est déséquilibrée avec une montée en puissance des exportations de produits à faible valeur ajoutée et des importations à plus forte valeur ajoutée.
S’il est vrai que « depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la France n’a pas de tradition d’excédent commercial fort, elle a connu une courte décennie de balance commerciale très positive, entre 1993 et 2001. Cet atout économique a disparu au tournant du siècle, et notre pays affiche désormais un déficit record au sein de la zone euro, qui ne repose pas sur une explosion des importations mais, en dernière analyse, d’une faiblesse inquiétante de nos exportations[10] ». En 2005, les exportations s’élevaient à 360 milliards d’euros, les importations à  384 milliards, dégageant une balance commerciale négative de 24 milliards. Pour 2013, les montants sont les suivants : exportations 436 milliards, importations 497 milliards, déficit de la balance commerciale : 61 milliards[11]. Le déséquilibre profond du commerce extérieur français peut être rapproché de ceux qui caractérisent la majorité des pays du Sud.
Dans les années 1950-60, des économistes du développement ont montré qu’une des causes du sous-développement des pays du Sud était liée à leur commerce extérieur qui se caractérisait par l’exportation de produits primaires (à faible valeur ajoutée) et à l’importation de produits manufacturés (à plus forte valeur ajoutée), ce qui constituait un « échange inégal[12] » appauvrissant le Sud au profit du Nord, industrialisé à l’époque.
            En France, même s’il existe encore quelques filières d’excellence largement médiatisées (aéronautique, pharmacie…), la tendance est à la Tiers-Mondialisation de la structure des échanges extérieurs. La filière bois est un bon exemple. « La France dispose de la 3ème forêt d’Europe, derrière la Suède et la Finlande : 16 millions d’hectares boisés, soit environ 28% du territoire métropolitain… Chênes et hêtres s’exportent aussi massivement vers la Chine, très gourmande en bois. Les ventes à destination de Pékin ont doublé en 2011. Problème : la matière première s’en va par conteneurs entiers, et revient sous forme de produits manufacturés, bien plus chers[13] ». La  Fédération nationale du bois (FNB) s’insurge contre cette situation en dénonçant l’absence de taxe européenne à l’importation. « Sciages, parquets et meubles nous reviennent d’Asie à des prix défiant toute concurrence ! Alors même que la Chine taxe chez elle les parquets importés à hauteur de 20% et les meubles à hauteur de 100% ! ». Laurent Denormandie, président de la FNB, dénonce la prédation de la rente forestière : « Ils se servent d’autant plus volontiers chez nous que les taxes à l’export y sont... nulles ! »[14].
            Cet exemple illustre le déséquilibre structurel des échanges de la France qui brade ses rentes (ses richesses naturelles) à l’étranger pour les réimporter sous forme de produits transformés à plus forte valeur ajoutée et dont la production dans les pays originaires crée de l’emploi et de la richesse. Il s’agit bien d’une structure des échanges extérieurs de type pays du Tiers Monde. Cette situation résulte, dans une large mesure, de la désindustrialisation de notre pays.

La désindustrialisation
Une des caractéristiques des pays sous-développés est leur faible niveau d’industrialisation. Comme beaucoup de pays développés, la France se désindustrialise. Ce phénomène se caractérise par « trois transformations concomitantes : un recul de l’emploi industriel (l’industrie a perdu 36 % de ses effectifs entre 1980 et 2007, soit 1,9 million d’emplois ou encore 71 000 par an), un recul de la contribution de ce secteur au PIB (le poids de l’industrie dans le PIB en valeur est passé de 24 % à 14 % entre 1980 et 2007) et une forte croissance du secteur des services marchands[15] ».
« Fait particulièrement révélateur de la désindustrialisation accélérée de la France : en 2009, le secteur des « activités d'art, spectacles et récréatives», qui appartient au tertiaire résidentiel, embauchait plus d'actifs que l'ensemble de l'industrie automobile, constructeurs et équipementiers réunis: soit 380 000 personnes contre 244 000[16] ».
            Parmi les causes de la désindustrialisation de la France, la mondialisation et l’intégration européenne néolibérales occupent une place de choix.

L’impact de la mondialisation et de l’intégration européenne néolibérales
            Il est inutile de rappeler les effets du néolibéralisme et de la mise en concurrence des hommes, des territoires et des institutions sur les délocalisations industrielles.
            Par contre, il faut revenir sur l’impact de la construction européenne ordolibérale sur la désindustrialisation française. Sur la période 1995 – 2013, la croissance de l’industrie manufacturière a été de – 6,5% pour la France et de + 41,1 % pour l’Allemagne[17]. C’est une évolution bien divergente qui suggère que l’Allemagne, puissance dominante en Europe, s’industrialise aux dépens de ses partenaires.
            Cette dynamique avait été dénoncée dès 1956-1957 par Jean Duret[18] : « L'enjeu est énorme : le Marché commun conduit infailliblement, à plus ou moins brève échéance, à la disparition des souverainetés nationales, à la création d’un super-État européen, réduisant à sa plus simple expression tout ce qui pourrait subsister d'individuel, de politiquement et économiquement indépendant chez les membres de la Communauté. Ce super-État sera dominé par le pôle d’activité économique le plus puissant : la Ruhr ; par la puissance la plus énergique et la plus dynamique : l’Allemagne de l’Ouest. [...] Pour la France, la réalisation du Marché commun c'est l'acceptation de l'hégémonie allemande. Son industrie ne pouvant lutter contre la concurrence d'outre-Rhin tombera sous la coupe des konzerns de la Ruhr[19] ».
            Pour les américains, l’objectif de la construction européenne était (et est encore) de constituer l’Allemagne comme relais de leur impérialisme sur l’Europe.  « En poussant à la création du Marché commun, les dirigeants américains poursuivent des objectifs dont ils ne se laisseront point détourner. Ils veulent amalgamer les six États du Vieux Continent, conférer la direction économique et politique à l'Allemagne, braquer ce bloc contre les pays de l’Europe de l'Est et le « danger communiste de l'intérieur ». Ils veulent favoriser les investissements directs des capitaux privés américains qui pourraient se placer dans les régions les plus favorables et disposeraient ainsi d’un immense marché. Ils n’ont nullement l'intention de jouer aux apprentis sorciers, de permettre aux États européens de se libérer de l’emprise du dollar, de se créer eux-mêmes des concurrents ou des rivaux[20] ».
            La succession des évènements depuis le Traité de Rome confirme les prédictions de Jean Duret et montre que la France est de plus en plus en situation de « dépendance ».

La France en situation de « dépendance »
            Selon les théoriciens de la dépendance (Samir Amin, André Gunder Frank[21]…), le développement du centre impérialiste s’opère par le biais de l’exploitation de sa périphérie à travers « une chaîne hiérarchisée d’expropriation / appropriation des surplus économiques  reliant « le monde capitaliste et les métropoles nationales aux centres régionaux (...), et, de là, aux centres locaux[22] ».
Le centre mondial, au sommet de la pyramide, est l’origine de liens de domination vers les niveaux inférieurs qui sont tous concernés, à la fois, par des relations dominants-dominés. Tout au long de la chaîne, l’exploitation est permise par les liens de dépendance qui prend différentes formes : commerciale, financière, technologique, culturelle, sociale, politique, etc.
En ce sens, on peut affirmer que la France se trouve en situation de dépendance vis-à-vis des Etats-Unis et de leur relais impérialiste européen qu’est l’Allemagne[23]. Sortir de cette dépendance est une condition nécessaire à un développement souverain de notre pays. La crise finale du système fordiste permettra peut-être les conditions de ladite sortie.

La crise ultime du fordisme
La crise globale actuelle est l’aboutissement inéluctable de la crise du fordisme, dont les prémices sont apparues dès la fin des années 1960, et qui s’est brusquement matérialisée à partir du premier choc pétrolier de 1973. Le fordisme repose sur le couplage de la consommation de masse et de la production de masse. Pour dépasser la crise de la baisse des profits, le système capitaliste a évolué en procédant au découplage géographique de la production et de la consommation.
La délocalisation des productions, vers des zones à bas salaires, permettant de réduire les coûts et de rehausser les profits. Mais cette mutation a brisé le fragile équilibre du système en transférant une part croissante de la valeur ajoutée du facteur travail vers le capital.
Ainsi, dans les zones géographiques de consommation de masse, du fait de la réduction (ou de la moindre augmentation) du pouvoir d’achat, la demande ne pouvait que se réduire, amorçant une crise de surproduction. Cette tendance a été contrecarrée par un développement exponentiel du crédit. C’est sur la base d’un endettement « fuite en avant » suicidaire que la croissance a pu être maintenue jusqu’à l’implosion récente qui marque les limites extrêmes du fordisme.
Le système fordiste agonise, il est temps d’en profiter pour mettre en œuvre un développement souverain et populaire pour la France.



Un développement souverain et populaire

La condition première d’un développement souverain et populaire est la réduction drastique (voire la suppression) des liens de dépendance inhérents au système actuel. Pour ce faire, il s’agit d’organiser la déconnexion d’avec ledit système qui, vraisemblablement dans les conditions présentes, ne pourra s’opérer initialement que sur une base nationale. La première démarche sera de supprimer la domination de la finance et l’appareil de contrainte qui lui est associé.
Il est aussi possible de s’inspirer, en les adaptant au contexte présent, des propositions des économistes du développement. Néanmoins, il ne faut pas croire que le système fordiste peut être restauré dans sa version initiale. C’est pour cela qu’il faut inventer autre chose.

Le fordisme ne peut renaître
Pour amorcer un retour à « l’âge d’or » des Trente glorieuses, d’aucuns proposent simplement de retourner le sablier. Ils veulent re-coupler les zones géographiques de production et de consommation. Au Nord, il s’agit de dé-mondialiser, de relocaliser les productions, sur une base communautaire (Europe) ou nationale, de revenir sur le partage de la valeur ajoutée… Il faut, notamment grâce au protectionnisme, organiser le retour à la « pureté » du fordisme initial en autocentrant la croissance sur le marché intérieur.
Après les Trente glorieuses des financiers, les nouveaux « sauveurs » du capitalisme souhaitent redémarrer une période de Trente glorieuses des salariés. L’idée sous-jacente est celle de l’existence de cycles économiques d’expansion –contraction, de mondialisation – démondialisation. Le débat entre les néolibéraux et les néo-keynésiens semble principalement porter sur le partage de la valeur ajoutée : plus ou moins pour les salaires et plus ou moins pour les profits. En fait, il suffirait de repositionner le curseur pour résoudre la crise.
            Cet éventuel retour au fordisme soulève un certain nombre de questions notamment liées à l’écologie, aux ressources naturelles… car les conditions actuelles diffèrent de celles d’après-guerre.
S’il est évident qu’il faille privilégier le retour à un développement plus autocentré, il convient de s’interroger sur le contenu du processus. À ce propos, les enseignements des pionniers de la pensée du développement peuvent nourrir la réflexion.

Les économistes du développement comme source d’inspiration
Certains économistes du développement prônent le développementalisme (desarollismo). Le modèle le plus abouti est certainement celui proposé par Celso Furtado (1970). « Il comprend : (i) l’élargissement du marché intérieur auquel doivent contribuer, de façon décisive, une redistribution du revenu et une réforme agraire ; (ii) la constitution de marchés communs régionaux ; (iii) la mise en place d’un système de protection (droits d’entrée et restrictions quantitatives) pour filtrer les importations en fonction des besoins prioritaires de l’industrialisation ; (iv) l’ouverture sélective à l’investissement étranger et des mesures pour limiter les rapatriements de bénéfices ; (v) l’incitation à l’investissement  (par des taux d’intérêt faibles)[24] ».
Le problème est que ce modèle ne remet pas en cause le système existant, il vise à s’y insérer en essayant simplement, par l’acquisition d’un degré plus important d’autonomie et de capacité de marchandage, d’accélérer la croissance pour rattraper les pays centraux.
En fait, le concept de déconnexion que l’on doit à Samir Amin apparaît plus adapté. « Le concept de déconnexion, c’est le contraire du concept d’ajustement structurel tel qu’il est entendu par la Banque Mondiale entre autres. […] ce que le capitalisme, comme système mondial, impose c’est un ajustement structurel permanent des périphéries qu’il construit, une soumission permanente et renouvelée aux exigences du développement du centre. Or nous avons besoin du contraire de cet ajustement structurel permanent. Nous avons besoin de déconnecter, c’est à dire de contraindre le système, lui, à s’ajuster à des transformations internes et à ce qu’elles impliquent dans le domaine économique et dans les autres domaines de la vie sociale. Nous devons contraindre le système à s’ajuster aux exigences de notre développement, dans un sens progressiste entendu au sens large du terme[25] ».
La déconnexion n’est pas l’autarcie, elle est une lutte pour imposer les exigences d’un développement souverain et populaire. Ledit développement passe par une forme de ré-industrialisation.

La ré-industrialisation
La délocalisation de notre industrie a entrainé la délocalisation de notre croissance et, toutes choses étant égales par ailleurs, il s’avère que nous devrons tôt ou tard, produire une plus grande part des biens que nous consommons pour lutter contre le chômage, sauver nos régimes de protection sociale et rééquilibrer notre balance commerciale. 
La ré-industrialisation de la France s’impose, évidemment il faudra définir le type d’industries à réimplanter et à développer. Les contraintes actuelles et à venir nous obligeront à opérer des choix.
Dans tous les cas, la ré-industrialisation implique le rétablissement d’une concurrence loyale, compatible avec nos choix sociétaux, définis démocratiquement et non pas imposés par l’extérieur.
Pour ce faire, une certaine forme de protectionnisme s’impose.

Le protectionnisme « éducateur »
Le protectionnisme vise, dans un premier temps à lutter contre toutes les formes de dumping (fiscal, social, monétaire, environnemental,…) afin d’assurer les conditions d’une concurrence loyale qui ne soit pas soumise à la règle du moins disant.
Le protectionnisme envisagé n’est pas un repli sur soi, n’est pas du nationalisme agressif,  ni de l’isolationnisme. Il se propose de développer le commerce et les échanges sur le principe du respect d’une concurrence loyale. Il s’agit d’un protectionnisme « souple » et « mesuré » prévoyant des droits d’entrée variables portant sur certains types de produits jugés sensibles.
            Ce protectionnisme s’inspire aussi, d’une certaine manière, du « protectionnisme éducateur[26] » de Friedrich List dans la mesure où il doit permettre d’asseoir un nouveau mode d’industrialisation à l’abri des turbulences internationales.
Le secteur industriel sera tourné vers la satisfaction prioritaire des besoins essentiels déterminés démocratiquement par la population. Il devra aussi assurer la sécurité de l’approvisionnement du marché intérieur.
           
 La satisfaction des besoins essentiels
La satisfaction des besoins essentiels correspond à l’objectif fixé par François Perroux au processus de développement : « assurer la couverture des coûts de l’homme[27] », objectif qui sera, par la suite, repris et complété par d’Amartya Sen[28].
« Dans un ensemble humain, les coûts de l’homme se répartissent opérationnellement en trois groupes. Ce sont : 1° Ceux qui empêchent les êtres humains de mourir (lutte contre la mortalité dans le travail professionnel et hors des limites de ce travail ; 2° Ceux qui permettent à tous les êtres humains une vie physique et mentale minima (activités de préventions hygiéniques, de soins médicaux, de secours invalidité, vieillesse, chômage) ; 3° Ceux qui permettent à tous les êtres humains une vie spécifiquement humaine, c’est-à-dire caractérisée par un minimum de connaissances et un minimum de loisirs (essentiellement : coûts d’instruction élémentaire, coût de loisir minimum)[29] ».
L’orientation de la production vers la satisfaction prioritaire des besoins essentiels implique une réorientation de la consommation pour en finir avec la surconsommation.

Le problème de la surconsommation
            Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, le système capitaliste repose sur la surconsommation nécessaire à sa survie, tout en laissant de nombreux besoins « essentiels » insatisfaits pour une grande partie de l’humanité. Nous sommes otages de la consommation « forcée » du fait de la filière « inversée » qu’il est primordial de redresser.

Otages de la consommation
En France, chaque foyer a dépensé, en moyenne, 538 € à Noël 2013. Pour acheter notamment 4,3 millions de smartphones et tablettes numériques (dont un million de tablettes pour enfants). Avec les autres gadgets (télé, ordinateur, consoles de jeu, appareil photo, baladeur), Sony, Apple, Nintendo, Samsung et leurs complices ont réalisé environ deux milliards d’euros de chiffre d’affaires juste pour Noël. Cette surconsommation apparaît orgiaque c’est-à-dire liée aux festivités ou simplement routinière, par exemple le shopping du samedi. Dans tous les cas, la surconsommation est largement « forcée ».

Une surconsommation « forcée »
La publicité omniprésente manipule les esprits et crée le besoin en faisant la promotion de la nouveauté, de l’éphémère, du factice et du clinquant. Par ailleurs, l’ouverture progressive de tous les commerces le dimanche, puis à toute heure du jour et de la nuit, renforce les opportunités de surconsommation. De plus, le jeu de l’effet de « démonstration », la pression sociale… obligent même, à terme, la grande majorité des réfractaires à consommer. Enfin, la frénésie consommatrice est entretenue par le phénomène de l’obsolescence programmée. En fait, ce n’est plus la demande qui suscite l’offre, mais c’est l’offre qui « force » la création de sa propre demande (la loi de Say ne serait plus « naturelle », mais imposée).

La filière inversée
En 1958, dans L’ère de l’opulence, John Kenneth Galbraith proposait une thèse révolutionnaire, celle de la filière inversée. Il affirmait que la société industrielle avait changé fondamentalement l’équation économique. Dorénavant, ce sont les entreprises qui imposent des produits aux consommateurs et non l’inverse. « La nouvelle mission de l’entreprise est de créer les besoins qu’elle cherche à satisfaire ». La dynamique de la filière inversée apparaît comme essentielle dans la dérive consumériste. La réorientation du développement implique un redressement de la filière inversée.

Redresser la filière inversée pour sortir du consumérisme
            La redéfinition des besoins doit permettre de redresser la filière inversée pour que l’industrie réponde à la sollicitation de la demande plutôt que de susciter une demande pour les biens qu’elle fabrique. D’une part, le système socio-économique tout entier doit être organisé pour la satisfaction prioritaire des besoins essentiels ou fondamentaux. Il s’agit d’une rupture profonde avec la logique consumériste du capitalisme.  D’autre part, il doit aussi assurer un certain degré d’autonomie dans la satisfaction des besoins de la population par une dépendance moindre vis-à-vis de l’approvisionnement extérieur.

La sécurité dans la satisfaction des besoins
            La recherche permanente de la maximisation du profit a conduit les entreprises multinationales à disperser géographiquement les opérations de production, si bien qu’il suffit qu’un élément de la chaine se grippe pour que l’approvisionnement s’interrompe avec, parfois, des conséquences dramatiques.
             C’est notamment le cas dans le domaine pharmaceutique où « la mondialisation et la complexité croissante des circuits de fabrication sont un élément de fragilité important » accroissant les risques de ruptures d’approvisionnement.
            « Depuis 2006, les professionnels de la santé constatent une hausse importante du nombre de ruptures d’approvisionnement, ce qui conduit à des situations hautement problématiques, d’autant plus quand le produit de remplacement est également en rupture ou le devient rapidement », constatait déjà fin 2012 le conseil de l’ordre des pharmaciens[30].
            Dans le domaine de la santé comme dans d’autres domaines, la ré-industrialisation sélective ne doit pas viser l’autosuffisance, qui est illusoire, mais la sécurité de l’approvisionnement gage d’une moindre dépendance et d’un développement souverain.
           

Conclusion
           
            La mise en œuvre, en France dans un premier temps, d’un nouveau type de développement souverain et populaire implique la définition d’un projet national, comme l’ont fait, d’une certaine manière, les membres du CNR, il y a 70 ans. Dans le contexte actuel, ledit projet doit se situer en rupture avec le capitalisme financiarisé actuel.
L’objectif est le bien commun et l’intérêt général. Pour l’atteindre, il faut déterminer de façon démocratique les besoins essentiels de l’ensemble de la population qui doivent être prioritairement satisfaits par un ajustement structurel de la production et de la société en général. Il se pourrait que lors du processus d’ajustement le pouvoir d’achat, en termes de consommation « forcée », se trouve réduit au profit d’un surcroît de consommation de biens collectifs (éducation, santé…).
La question importante à laquelle il faudra répondre, sans doute dans un prochain article, est la place et le rôle que doivent jouer les différents acteurs dans le processus de définition et de mise en œuvre du nouveau type de développement.
La France doit être le laboratoire de la fin du néolibéralisme et de la mise en place d’un nouveau mode de développement. Il est évident que la transition se heurtera à des résistances de la part de tous ceux qui profitent du système dans sa forme actuelle. Vaincre ces résistances ne se fera probablement pas sans violence.


Bibliographie

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Cazes G. et Domingo J., Critères du sous développement, Paris, Bréal, 1984.
Conte Bernard, « France : le dualisme des « saigneurs », Le Grand Soir, 8 mai 2013, http://www.legrandsoir.info/france-le-dualisme-des-saigneurs.html
Conte Bernard, « La France se Tiers-mondialise ? »,  Agoravox,  18 mars 2013, http://www.agoravox.fr/actualites/economie/article/la-france-se-tiers-mondialise-132575
Bernard Conte, « Néolibéralisme et euthanasie des classes moyennes », Mecanopolis,  13/10/2010, http://www.mecanopolis.org/?p=20157
Conte Bernard, « La Grèce préfigure la Tiers-mondialisation de l’Europe », CADTM, 19 mars 2010, http://cadtm.org/La-Grece-prefigure-la-Tiers
Demmou Lilas, La désindustrialisation de la France, Document de travail de la DG Trésor, Numéro 2010/01 – Juin 2010.
Frank A.G, Lumpen-bourgeoisie et lumpen-développement, Paris, Maspéro, 1971.
Furtado Celso, Théorie du développement économique. Paris, PUF, 1970
Galbraith John K., L’ère de l’opulence, Paris, Calmann Lévy, 1961.
Hecketsweiler Chloé et Pascale Santi, « Médicaments : épidémie de pénuries », Le Monde science et techno, 25/11/2013, http://www.lemonde.fr/sciences/article/2013/11/25/medicaments-epidemie-de-penuries_3519997_1650684.html
Herrera Rémy, « Les théories du système mondial capitaliste »,                                     http://matisse.univ-paris1.fr/doc2/mse076.pdf
Lacoste Yves, Les pays sous-développés, Paris, PUF, 1963.
List Friedrich, Système national d’économie politique, Paris, Gallimard, 1998 [1841].
Observatoire des inégalités, « La misère persiste en France »,
17 octobre 2013.
SEN A., Ethique et Economie, Paris, PUF, 1993.

  
Notes

[1] Le phénomène de laminage des classes moyennes est diversement décrit : « classes moyennes à la dérive », « déclassement », « prolétarisation des classes moyennes »…
[2] « L’insuffisance alimentaire,  les faiblesses de l’agriculture, la faiblesse du revenu national moyen et des niveaux de vie, une industrialisation réduite, une situation de subordination économique, un secteur commercial hypertrophié, l’importance du sous-emploi, la faiblesse du niveau d’instruction, un état sanitaire défectueux… », Yves Lacoste, Les pays sous-développés, Paris, PUF, 1963. pp. 7-27. Voir également, G. Cazes et J. Domingo, Critères du sous développement, Paris, Bréal, 1984.
[3] Bernard Conte, « La France se Tiers-mondialise ? »,  Agoravox,  18 mars 2013, http://www.agoravox.fr/actualites/economie/article/la-france-se-tiers-mondialise-132575
[4] « La misère persiste en France »,
17 octobre 2013.
[6] Idem.
[7] Le Matin, « La famine touche l’Europe », 05/12/2013, http://www.lematin.ch/monde/La-famine-touche-l-Europe/story/20202354/print.html
[8] Étudiant les pays sous-développés, Rosenstein-Rodan a qualifié de chômage déguisé la situation de sous-emploi dans l’agriculture traditionnelle, un chômage occulte  qui se masque derrière des activités de rendement faible, voire négligeable.
[10] Assemblée Nationale, Les faiblesses et défis du commerce extérieur français, Rapport d’information, n° 4005, 23 novembre 2011.
[11] Aperçu du commerce extérieur de la France (données de référence : Février 2014), http://lekiosque.finances.gouv.fr/APPCHIFFRE/Etudes/tableaux/apercu.pdf
[12] La thèse de l’échange inégal (A. Emmanuel, L’échange inégal, Paris Maspéro, 1969) a été précédée par celle de la détérioration des termes de l’échange (DTE) que l’on doit à H. Singer et R. Prebish.
[13] Nolwenn Weiler, « Les forêts françaises nouvel eldorado industriel ? », 24/09/2012, http://www.bastamag.net/Les-forets-francaises-nouvel
[14] Idem.
[15] Lilas Demmou, La désindustrialisation de la France, Document de travail de la DG Trésor, Numéro 2010/01 – Juin 2010, p.4. https://www.tresor.economie.gouv.fr/file/326045
[16] « Trente ans de désindustrialisation accélérée de la France, Le Figaro, 00/01/2014, http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/01/09/20002-20140109ARTFIG00287-trente-ans-de-desindustrialisation-acceleree-de-la-france.php
[17] Pour mémoire sur la même période les performances ont été de – 10,8% pour l’Espagne et de – 18,8% pour l’Italie. Eric Dor, The launch of the euro brought about an impressive decrease of manufacturing production in France and huge losses of market shares, Lille, IESEG School of Management, 2013, p.5 http://www.ieseg.fr/wp-content/uploads/2013-ECO-07_Dor.pdf
[18] Directeur du Centre d'études économiques de la Confédération générale du travail (CGT) et membre du Conseil économique français, a écrit sur l'Europe avant la signature du Traité de Rome, en 1956 - 1957.
[19] Jean Duret, Que signifie le Marché commun dans une Europe capitaliste ? (Juillet 1956), http://www.cvce.eu/content/publication/2006/9/12/5285eec7-a7ee-4bb3-a905-0d1504f2ba38/publishable_fr.pdf
[20] Jean Duret, art cité.
[21] A.G. Frank, Lumpen-bourgeoisie et lumpen-développement, Paris, Maspéro, 1971.
[22] Rémy Herrera, « Les théories du système mondial capitaliste »,                                     http://matisse.univ-paris1.fr/doc2/mse076.pdf

[23] Bernard Conte, « « L’Allemagne paiera ! » ou l’Europe implosera », Agoravox, 3/05/2010, http://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/l-allemagne-paiera-ou-l-europe-74410

[24] Bernard Conte, La Tiers-Mondialisation de la planète, (2ème édition), Presses universitaires de Bordeaux, Bordeaux, 2013.
[25] Interview de Samir Amin par Yves Berthelot, Paris, le 30 avril 2002, http://communweb.com/samir-amin/rub4fr/3interviewsaparyb.pdf
[26] Friedrich List, Système national d’économie politique, Paris, Gallimard, 1998 [1841].
[27] CF. François Perroux, L’économie du XXe siècle, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1961.
[28] A. SEN, Ethique et Economie, Paris, PUF, 1993.
[29] François Perroux, L’Economie du XXème siècle, op. cit. p. 344.
[30] Chloé Hecketsweiler et Pascale Santi, « Médicaments : épidémie de pénuries », Le Monde science et techno, 25/11/2013, http://www.lemonde.fr/sciences/article/2013/11/25/medicaments-epidemie-de-penuries_3519997_1650684.html